Axiome 76

Axiome 76.   On tient parole par souci de son propre prestige

• L’axiome semble tout droit sorti d’un recueil des Maximes de La Rochefoucauld. Dans le fait de « tenir sa parole » il y va du prestige personnel, et donc pas seulement et peut-être pas tellement de l’obligation morale. Je ne suis pas obligé de tenir la parole donnée. Aucune règle, aucune loi ne m’y oblige. Mais si je ne le fais pas, mon prestige diminuera. Si je le fais, il augmentera. Et c’est parce que je veux mon propre prestige que je tiens parole. Non par obligation, mais par amour-propre, lequel, dans le cas présent, me rend attentif à mon prestige et à son accroissement ou sa diminution possible, etc.

Depuis La Rochefoucauld nous connaissons parfaitement la forme de ces raisonnements qui visent à dévoiler l’amour-propre que cachent les comportements altruistes. Ses maximes sont axiomatiques. Mais l’axiomatique tente, en plus, de dévoiler la nature du procédé. Elle tend à montrer le mécanisme non seulement du psychisme mais aussi du raisonnement. Il y a deux niveaux dans tout accès à une formule axiomatique : d’une part le fait constaté et son exposition résumée dans une formule lapidaire ; d’autre part le cheminement même de la pensée qui passe de l’un à l’autre.

Au demeurant, le concept fétiche de La Rochefoucauld, l’amour-propre, peut avoir des effets d’induction paradoxaux : « parce que, dans le même temps qu’il se ruine en un endroit, il se rétablit en un autre. » Cette plasticité de l’amour-propre fait qu’on peut le soupçonner partout. Il a fait ceci : amour-propre ! Il a fait cela (contraire de ceci) : amour-propre ! Il n’a fait ni ceci ni cela : amour-propre encore ! Et, à la fin, l’amour-propre est partout et ne nous renseigne sur rien.

La Rochefoucauld est un axiomaticien des sentiments avant la lettre. Peut-être le premier d’entre eux (au double sens de premier chronologiquement et de « le plus éminent »). Le fait d’avoir recourt à cette explication par l’amour-propre, si insuffisante qu’elle puisse nous paraître aujourd’hui, n’en est pas moins caractéristique de ce qu’une axiomatique des sentiments cherche à faire : isoler des traits décisifs des mouvements du sentiment afin de leur assigner leur juste place dans le système complet des sentiments.

En passant ainsi du cas singulier au cas général, la maxime (ou l’axiome) se présente comme une mnémotechnie. Il s’agit de se souvenir, en la frappant dans une formule brève, de la leçon qui a été aperçue fugitivement dans une situation. Et, pour cela, de capter cette leçon dans une formule décontextualisée. Car le caractère le plus remarquable de l’axiome (de tout axiome) est le fait qu’il ne cherche à retenir que l’essentiel et, pour cela, écarte tout ce qui relève du contexte, des circonstances, de la situation. Si, par exemple, nous montrions (et il est très possible de le faire) que dans certains contextes nous tenons parole sans tenir compte de notre propre prestige, voire contre les indications que pourrait nous fournir le souci de notre prestige, nous aurions montré la limite de l’axiome. Autrement dit, nous aurions montré que l’axiome n’a de valeur que dans certaines situations qu’il convient, alors, de préciser. Le réel, en tant qu’il nous présente toujours des exemples contraires aux règles, est, par nature, dés-axiomatisant. Il nous suggère des axiomes et nous montre aussi leurs limites.

La Rochefoucauld possède d’ailleurs le don, dans le façonnage de ses maximes, d’introduire quelques subtils éléments de modération. Par exemple, il ne dit pas que l’« aversion du mensonge est une imperceptible ambition, etc. » mais que « l’aversion du mensonge est souvent une imperceptible ambition de rendre nos témoignages considérables, et d’attirer à nos paroles un respect de religion ». Ce « souvent » est formidablement permissif. Il autorise à formuler des règles seulement fréquentielles, des règles qui possèdent de nombreuses exceptions.

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