Axiome 32

Axiome 32.   Les autres nous font supporter une « atmosphère »

• Un être n’est pas simplement un objet perçu. Il produit, en nous, une certaine ambiance, une certaine atmosphère : « tout ce qui vit crée autour de lui une atmosphère » (Goethe). Il nous communique, par sa présence, une ambiance de vie qui semble s’insinuer dans notre propre ambiance de vie. Lorsque nous sommes irrités par l’ambiance que nous communique un être, il arrive que nous ne sachions guère le lui dire. Nous sommes embarrassés par notre propre irritation. Mais l’irritation ne cesse pas pour autant. Nous sommes donc doublement irrités : par l’ambiance que nous subissons du fait de la présence de l’autre, d’une part. Par l’agacement de ne pas savoir exprimer cette première irritation, d’autre part. Si nous sommes contraints de rester avec cet autre par nécessité ou pour des raisons de commodité, il est probable que notre irritation se transformera progressivement en exaspération. Comme il est rare qu’on soit suffisamment sincère pour constater cet état de fait, nous employons un moyen d’expression détourné qui consiste à rationaliser notre exaspération dans des griefs.

Pourtant, dans certains cas, la sincérité l’emporte. Et elle peut alors déclencher une franche fureur chez celui qu’elle vise. Ainsi, dans l’une des répliques les plus célèbres de l’histoire du cinéma (dans le film Hôtel du Nord de Marcel Carné), Arletty, qui joue le rôle de Madame Raymonde, s’écrie-t-elle : « atmosphère ! atmosphère ! Est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ! ». Cette réplique s’adresse à M. Edmond (Louis Jouvet) qui vient de lui dire que ce qu’il ne supportait pas chez elle, c’était l’atmosphère qui se dégageait de sa personne. Une telle franchise mérite une fureur. C’est parce qu’on pressent ce résultat que, le plus souvent, diplomatiquement, on use de stratagèmes de rationalisation afin de ne pas évoquer « l’atmosphère » que l’autre nous fait subir, mais qu’on évoque plutôt tel geste qu’il a fait ou telle parole qu’il a prononcée pour nourrir des reproches à son encontre.

Les valeurs que l’autre exprime, nous les percevons comme une atmosphère de vie, une ambiance. De même que nous aimons nous trouver dans un lieu ou que souhaitons, au contraire, nous en écarter, de même nous apprécions ou non les ambiances qui émanent des autres. Elles sont comme des effluves existentiels dans lesquels se coule notre propre existence et où nous nous trouvons bien ou non. De là, nous pouvons induire une idée qui sera exposée et développée dans l’axiome suivant dans lequel nous chercherons à mettre en relation connaissance et valeur. En effet, ce qui est pour nous une connaissance est, pour nos semblables, une valeur. Nous sommes les porteurs et les représentants des valeurs qui sont contenues dans nos connaissances. Ces dernières produisent donc l’ambiance que les autres perçoivent et que nous n’avons pas nettement conscience de produire tant elle nous paraît être naturelle et aller d’elle-même.

L’atmosphère que les autres produisent sur nous, l’impression qu’ils nous laissent, la tonalité qu’ils induisent dans notre propre monde, tout cela n’est nulle part mieux perceptible que dans la fiction. Quand un auteur est parvenu à exprimer avec suffisamment de constance « l’ambiance » d’un sentiment, il en devient le héraut, tantôt par son propre nom, tantôt par celui de l’un de ses personnages (par exemple : rocambolesque, gargantuesque, dantesque, ubuesque, sadique, etc.). L’auteur a isolé un mode d’existence suffisamment typique pour être reconnaissable chez les autres. Il a réalisé une sorte d’extraction de l’ambiance du sentiment (comme un chimiste isole une substance) et enrichi la culture d’une nouvelle nuance dans l’ordre de la lucidité. Savoir repérer et décrire les ambiances de sentiments, c’est ce en quoi consiste toute une part de l’art littéraire.

Mais cette atmosphère qui accompagne les manifestations de la vie implique aussi que ceux qui écoutent nos paroles n’y entendent pas seulement la signification que nous y mettons mais y ajoutent aussi des ingrédients de leur cru, comme nous allons le voir avec l’axiome qui suit. Car l’écrivain ne fait que porter à son paroxysme un phénomène qui se produit constamment chez chacun d’entre nous. À chaque instant, dans nos rapports à autrui, nous repérons des ambiances de sentiment et les interprétons comme l’effet de valeurs que, dès lors, nous approuvons ou désapprouvons.

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