Axiome 24

Axiome 24.   La nostalgie est une ambition retournée ; l’ambition est une nostalgie retournée

• Il y a un rapport étroit entre la nostalgie et l’ambition. Dans la nostalgie, nos désirs se tournent vers un passé dont nous constatons qu’il a disparu, disparition que, de plus, nous savons sans remède. Tout se passe comme si nos désirs s’annihilaient d’être ainsi reliés au passé. La tristesse du deuil est cette nostalgie qui arrache à l’homme toute force, toute énergie. Le mécanisme de la nostalgie met donc en jeu une imagination qui ne parvient pas à se détacher du passé. La pensée est aimantée par son propre passé. C’est le pouvoir magnétique du passé. Ce magnétisme alourdit la pensée. Il la fixe dans le révolu. Ce qui est révolu, mort, dépassé par la vie, c’est cela justement que la pensée veut. Et, comme elle n’abandonne pas néanmoins le sentiment de la réalité, elle est accablée de ce paradoxe : ce qu’elle ne peut parvenir à cesser de désirer, à cesser de vouloir, est anéanti. Ainsi, elle vit dans le néant d’un passé qui n’est plus. Et elle est accablée par le sentiment qu’elle a de ne pas parvenir à désirer autre chose.

Mais que se produise une infime rotation de sa puissance de désir, rotation qui semble insignifiante par sa nature, mais qui est cependant décisive du point de vue du tonus de l’être, que, à la faveur de cette rotation, l’énergie du désir en vienne à s’appliquer à des imaginations ayant trait au futur plutôt qu’à des imaginations ayant trait au passé, et voici la nostalgie transmuée en ambition : un prodige psychique absolu. Prodige qui est à la racine de toute résilience. Voici que la même imagination qui, se tournant vers le passé, représentait sans cesse, sans relâche, des images révolues et, par cela même, lourdes comme des tombeaux, s’élance maintenant vers des images non encore advenues et qui palpitent dans le futur comme autant de possibles devenirs.

Nous trouvons cette transmutation décrite de la façon la plus étonnante par Marcel Proust qui a trouvé – et il a conscience que cette trouvaille est d’une importance capitale pour l’intelligence que l’homme peut avoir de sa propre condition – un moyen de passer de la nostalgie (le temps perdu) à l’ambition littéraire qui est à la racine de son œuvre (la recherche). Un tunnel passe dans la conscience entre les jeunes filles en fleurs de Balbec et l’œuvre sur laquelle les générations qui nous succéderont viendront faire leur Déjeuner sur l’herbe (donc l’œuvre qu’il construit lui-même en artiste, en rédempteur du hasard, en rédempteur des désirs tournés en nostalgie). Alors, la nostalgie, le passé pesant deviennent, oui, le futur léger. L’un devient l’autre parce que l’un est l’autre par le pivot que constitue l’imagination. Le passé est une imagination de ce qui était, le futur une imagination de ce qui sera. Le nostalgique est donc celui dont l’imagination est magnétisée par le passé, tout comme l’ambitieux est celui dont l’imagination est magnétisée par le futur. Un même processus, un même mécanisme unit ces deux natures, à première vue pourtant si dissemblables, de l’ambitieux et du nostalgique. Ce qui rend l’un léger est la même chose que ce qui rend l’autre lourd.

Cette union des contraires, le plaisir singulier du philosophe est de pouvoir la contempler. Le rapport à cette union des contraires ne peut d’ailleurs être autre chose qu’une contemplation. Ce n’est pas par goût pour la contemplation (en tant qu’elle s’oppose à l’action) que la philosophie développe ces façons de voir. C’est l’inverse : c’est parce que sa lucidité lui fait accéder à ces façons de voir qu’elle développe un goût pour la contemplation qui est le seul rapport qu’il soit possible d’avoir à quelque chose qui est saisi selon deux modalités contraires. Et il faut remarquer que la contemplation, en tant qu’attitude de la pensée, paraît conserver quelque chose de l’ambition et quelque chose de la nostalgie simultanément. De l’ambition, elle conserve un aspect joyeux et le plaisir qu’éprouve la pensée quand elle s’élève au-dessus d’un dilemme et en saisit les éléments constitutifs. De la nostalgie, elle conserve le recul par rapport à l’action. La contemplation est donc, pour ainsi dire, une ambition nostalgique.

Les deux choses les plus antagonistes qu’on aurait aimé situer à deux pôles opposés de la nature de l’homme, la tendance nostalgique et la tendance ambitieuse, voilà qu’elles nous apparaissent à présent comme unis, et les attitudes qu’elles déterminent comme modulées seulement par la direction que prend, dans chacun des cas, l’imagination : dans un cas elle plonge en deçà d’elle-même, dans l’autre elle s’élève au-delà. Une même imagination tantôt plongeant, tantôt s’élevant et qu’on peut, donc, avec autant de bonnes raisons, associer ou opposer.

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