Axiome 23

Axiome 23.   Nos ennemis peuvent nous être utiles de diverses manières

• Ceux qui veulent nous nuire, qui sont donc nos ennemis, qui pensent nous nuire, qui y parviennent parfois et s’en réjouissent sont en fait ceux qui nous sont les plus utiles. Ce n’est pas seulement en amour que notre rival est notre bienfaiteur (ce que dit Proust). Pourquoi ? Parce que notre ennemi nous met, malgré nous et malgré lui, sur le chemin de ce que nous sommes. Il nous barre un chemin dans lequel nous n’aurions pas été ce que nous sommes le mieux fait pour être. C’est un très étrange paradoxe qui incite à beaucoup de prudence dans les jugements que l’on peut faire sur les personnes : ceux qui nous aiment nous nuisent parce qu’ils profitent de nous comme d’arbres déjà mûrs dont ils cueillent les fruits. Ceux qui nous rejettent et ne nous aiment pas nous traitent comme des semences en nous obligeant à devenir des créateurs de ce que nous serons. Nous sommes, par eux, repoussés dans le néant du présent, c’est-à-dire, dans la fécondité du futur. Ils sont, involontairement, les partenaires de notre œuvre. Rien ne nous étreint davantage le cœur que la perte d’un amour. Et le cri de l’homme abandonné par la femme qu’il aime compte parmi les plus pathétiques qu’on puisse entendre sur Terre. Seul, peut-être, celui de la femme qui a perdu son enfant le dépasse en tristesse et en profondeur. Et pourtant c’est la condition du meilleur. Car ainsi rejeté, privé d’abri, l’homme n’a plus d’autre issue que de partir vers son meilleur.

Pour le jouisseur, ce qui importe est dans le fruit. Pour le créateur, ce qui importe est dans la semence. Un jouisseur voit dans le « maintenant » sa seule possible richesse alors que la richesse du créateur est dans le « demain ». Il semble donc qu’il y ait une sorte d’antinomie entre la jouissance et la création. C’est pourquoi nous admirons, par-dessus tout, parmi les créateurs, ceux qui se présentent comme également jouisseurs, à la façon d’un Picasso, d’un Balzac ou d’un Henry Miller, par exemple[1]. Le jouisseur créateur est, en effet, celui qui résout le mieux l’antinomie de l’existence. Sa jouissance remplit sa création et sa création est le récit de ses jouissances et réjouissances. Gai savoir. L’induction en hubris est ici évitée par la création même, laquelle s’entoure inévitablement d’insatisfaction.

[1] Voir, par exemple, H. Miller, Le colosse de Maroussi, 1941.

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